Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler un peu de mon métier. Ça fait un moment que j’écris des bribes de mes journées de travail dans mes brouillons wordpress. Mais jusqu’à présent, je n’avais jamais osé en parler. Peut-être par pudeur et par respect, comme si les souffrances que je croisais au travail ne pouvaient pas décemment côtoyer les nuages, les macarons et autres gourmandises. C’est vrai que depuis que j’ai commencé dans ce service, j’ai vite été emportée par le côté solennel des lieux et surtout parce que nous les psy appelons, la pulsion de mort. Pourtant, dans l’équipe soignante, on rit beaucoup, mais ces rires à l’heure du déjeuner résonnent comme d’ultimes tentatives pour combattre notre sidération face à des situations douloureuses. On y va chacun de nos sourires, mais on sait que derrières ces faces en apparence décontractées, il y a l’inquiétude, parfois l’horreur face à la fatalité du handicap. Parfois, quand je regarde mes collègues qui cumulent plusieurs dizaines d’années d’expérience, je me demande combien on peut supporter, jusqu’à quel niveau on peut tenir. Et pourtant, l’émotion est toujours autant palpable à chaque présentation de nouveau patient. On essaye de ne pas trop penser à l’injustice de la vie, ce que les parents déversent dans mon bureau « mais pourquoi nous, pourquoi notre enfant? ». Je crois que quand on travaille dans le monde du handicap, on fait vite le deuil de cette question « pourquoi ? » et on devient très fataliste. La vie est comme ça, il y a des loupés et on y peut rien. Moi qui suis plutôt une « control freak », je me résigne à accepter cette fatalité. Parce qu’on ne peut avoir peur de tout, peur de la vie.

Pendant longtemps, j’ai voulu changer de service, mettre de la distance avec ces accouchements et ces bébés si loin de l’image d’épinal d’un couple de parents épanouis et d’un nouveau-né en pleine santé. Parce que dans ce service, tu apprends rapidement que le handicap, ça peut tomber sur n’importe qui, que ce n’est pas parce que tu as l’étiquette de psychologue ou de soignant que tu en es protégé. Alors, on accueille les bébés des collègues et des copines avec une émotion démesurée, comme si ces bébés étaient des rescapés. On a envie de pleurer quand on voit un bébé commencer à ramener sa jambe sous son ventre et amorcer le quatre-pattes. Ce quatre-pattes qu’ici les enfants acquièrent à force de multiples séances avec le kiné. On a une banane qui se dessine sur notre visage quand un bébé gazouille et nous suit du regard. On devient bon public face aux choses de la vie insignifiantes pour beaucoup.

Et puis, parfois ta route croise des patients qui te marqueront probablement à jamais. Ces patients qui te font réaliser que ce ne sont pas les seuls à avancer à ton contact. Toi aussi tu apprends, tu grandis avec eux. Ces patients que tu portes semaine après semaine et puis un jour, il y a quelque chose qui fait sens. Tu as l’impression que ça y est, c’est le moment, l’impression que toutes les planètes sont alignées et que tu peux les laisser continuer leur chemin. Souvent, tu as beau savoir que c’est le bon moment, tu as du mal à leur lâcher la main. Souvent, ce sont eux qui te font comprendre qu’ils n’ont plus besoin de toi, alors tu fais une dernière séance, une séance de bilan, d’au-revoir. Souvent d’ailleurs, ils ne viennent pas à cette dernière séance, parfois parce que c’est trop difficile de se dire au revoir, parfois parce que tu es devenue le recueil de leurs pensées les plus terribles et qu’ils ont besoin maintenant de commencer à penser à se reconstruire mais après un peu de repos, avec un autre psychothérapeute. Et quand ils viennent à cet ultime rendez-vous, on retrace ensemble tout le chemin parcouru, comment un jour ils ont attirés dans ce minuscule bureau. C’est toujours un moment émouvant pour un thérapeute, on sent les larmes monter pas loin derrières les yeux. C’est vraiment à ce moment-là que tu saisis pourquoi tu fais ce travail, pourquoi tu te frottes à la fatalité tous les jours et que tu reviens travailler chaque lendemain. C’est un moment hors du temps, frissonnant, hors du tourbillons de patients qui s’enchaînent. C’est une évidence. Malgré tous les doutes et toutes les peurs, poser tes fesses sur ce fauteuil, dans ce minuscule bureau, c’est juste tellement une évidence. Le sentiment parfait d’être à la bonne place.

Today, I will tell you about my job. It’s been some time now that I write drafts in wordpress about my days at work. But until today, I never dared talking about it. Maybe by decency or respect, as if the pain I witness everyday could not figure alongside the little clouds, macaroons and other sweets featured on the blog. It is true that ever since I started working in that department, I have been carried away by the solemn feeling of the place, and by – what we, psychologists, call the death wish. And yet, within the medical team, we laugh a lot – but this laughter sounds like our last attempt to fight our shock facing painful cases. We all smile, but we know that behind these smiles, there is worry, sometimes horror, facing the fatality of disabilities. Sometimes, when I think about some of my colleagues who have been doing this for over ten years I wonder how much of this you can endure, and if at one point you reach your limits. And yet, there is still emotion each time you meet a new patient. I try not to think too much about life’s injustice, about what the parents pour out in my office: “why us? Why our child?”. I think that when you work with handicapped children, you forget rather quickly about the question “why?” and become very fatalistic. Life works like that, defects included, and you cannot do anything about it. Even if I’m rather a control freak, I resign myself to accept this fate, because you cannot be afraid of everything – you cannot be afraid of life.
For a long time, I wanted to leave the department, put some distance between me and these births, these babies, who were so far away from that image of the perfect couple having a healthy baby. In this department, you learn very quickly that no one is safe from disabilities, and that wearing a doctor’s blouse does not protect you. And so, you welcome your friends or colleagues’ babies with excessive emotion, as if these babies were survivors. You’re on the verge of crying when you see a baby trying to walk on all fours – because in my department, babies can only walk on all fours after multiple physiotherapy sessions. A gigantic smile appears on your face when you hear a baby babbling and see it gazing at you while you leave: the littlest thing becomes huge and beautiful.
And then, at times, you treat patients you will probably never forget. Patients who make you realise that they are not the only ones improving – you learn and you grow up with them. Patients you go along with, week after week, until one day, it makes sense; you have got the feeling that the moment has come to let them go. And often, even if you know that this moment has come, you don’t really want to let go. Usually, they are the ones showing you that they do not need you anymore, so you plan a last session, to discuss the results of the therapy, and to say goodbye. It happens that they don’t come to that last session, sometimes because it’s too painful to say goodbye and sometimes because you remind them of their darkest moments and that they now need to think about rebuilding themselves; but after some time, and with another psychotherapist. But when they do come to that last session, we go back over the entire journey together since the first day they landed in my tiny office. It is always a moving moment for a therapist – you can actually feel tears coming up.
It is really at that moment that you understand why you do this job, why you work alongside fate everyday and still come back every morning. It’s a timeless moment, far away from the whirl of patients coming in. It is obvious. In spite of all the doubts and all fears, sitting yourself at that desk, in this tiny office is simply so obvious – the perfect feeling to be in the right place.
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